Éditions D'Orbestier

La lettre d'information

Livres électroniques et éditeurs virtuels ?

 

Interview de Xavier Armange, éditeur et auteur, par Paul Dupouey, directeur du CIELJ, Ricochet-Jeunes, sur le stand des Éditions D’Orbestier lors du salon du livre de Paris 2008 (extraits).

Xavier Armange au Salon du livre de Paris 2008

– Quel est votre trajet d’éditeur ?

XA — Les Éditions D’ORBESTIER ont fait un choix généraliste. J’ai démarré il y a douze ans après avoir été auteur de jeunesse dans des maisons parisiennes, chez Hatier, Flammarion, Bayard et d’autres. Mais lorsqu’on débute, qu’on se situe de fait hors des grands circuits, il faut avoir un fonds car, sans cela, pas de diffuseur et donc pas de présence sur le marché. Quand vous êtes en province, vous pouvez amorcer la pompe avec le régionalisme. Mais je pense qu’un éditeur en région n’est pas condamné au régionalisme. Avec peu de moyens, petit à petit, on peut se diversifier et viser une audience nationale.

J’ai aujourd’hui un catalogue de cent titres à peu près moitié régionalistes, moitié nationaux, dont des livres de jeunesse et des collections cohérentes : petits et grands albums, albums écologiques, livres de poches, etc.  Quant au contenu, principalement en jeunesse, j’essaye d’apporter du sens, modestement, à travers les ouvrages que je publie. Dans « Le Prisonnier de la bibliothèque », par exemple, une de mes meilleures ventes, je tente de faire passer en douceur auprès des enfants la notion de lecture, de littérature. Dans d’autres ouvrages, c’est celle de démocratie ou encore dans un roman de Yves Pinguilly, une ouverture sur l’Afrique avec ses réalités, la condition parfois difficile de la femme. Un autre livre de jeunesse aborde le problème de la Tchétchénie. Bien sûr, il ne s’agit pas d’être lourdement didactique. J’ai aussi une collection « Animaux méconnus en danger », consacrée aux espèces menacées. Ces albums sont écrits par une jeune femme, Sandrine Silhol, docteur en sciences, spécialiste de la préservation des espèces. Le but est de présenter des animaux peu ou mal connus dans leur biotope, avec leur mode de vie, les dangers qui les guettent et les moyens de les aider.

– Percevez-vous des tendances dans le livre de jeunesse ?

XA – En ce moment, pas nettement. Il y a toujours les valeurs sûres, qui évoluent dans la forme ; beaucoup de livres d’éveil avec un personnage rémanent qui explique aux enfants un certain nombre de notions avec une liberté de plus en plus grande. Mais là encore je trouve que la démarche, mode et people, surtout pour les petites filles, occupe beaucoup de terrain. C’est l’apprentissage très tôt du désir et de l’hyper-consommation avec des modèles de comportement stéréotypés, en symbiose avec la télévision et la presse magazine.  Beaucoup de frustrations en perspective… Il y a quelques années, le contenu était supposé faire avancer la réflexion. Je pense au « Sourire qui mord ». Sur le plan graphique c’était aussi la révolution avec Harlin Quist par exemple. Il y a vingt ans « les Éditions du Rouergue », sous l’impulsion d’Olivier Douzou, ont su créer une nouvelle esthétique un peu destroy qui a séduit les jeunes. C’était très novateur. De nombreux talents se sont depuis exprimés dans cet esprit. Je reçois beaucoup de dossiers d’illustrateurs, souvent sympas, très formatés, qui vont dans ce sens. Je crains que ça cache parfois une certaine pauvreté plastique, une difficulté ou incapacité à pérenniser la grande illustration. C’est néanmoins souvent très créatif.

   

Contes indiens du Seigneur Éléphant, le nouveau livre de Xavier Armange.

Aujourd’hui l’illustration est beaucoup plus libre, on se censure peu. Quant aux textes, ils n’ont parfois qu’un intérêt relatif et certains me laissent perplexes quant à leur finalité. Sans doute publie-t-on trop. C’est un dictat financier pour les grands éditeurs, une obligation de rotation accélérée des titres. Les livres — financés par les libraires – doivent se succéder pour ne pas gripper l’engrenage assez pervers d’une sorte de flux tendu attrape tout. Le pilon est souvent au bout. Il faut noter qu’en face du regroupement compressif des grandes maisons d’édition on a vu se créer une nouvelle édition indépendante de qualité. Avec la progression des moyens techniques de production, fleurissent ces nouvelles maisons très novatrices. Je pense à « L’Atelier du poisson soluble » par exemple, à « Memo » ou à « Rue du Monde » et à quelques autres qui sont sans doute, avec des choix très personnels, de grands éditeurs en puissance. 

– Cela caractérise-t-il seulement le livre de jeunesse ? Et même seulement l’édition ? N’est-ce pas une caractéristique de tout le secteur culturel ?

XA – Peut-être. Et, pour l’édition en tout cas, il y a cette facilité relative de fabriquer des livres, le fait que les moyens techniques sont désormais à la portée de tous. C’est une chance pour la créativité et, bien sûr, un risque de saturation du marché. De très nombreux jeunes sortent chaque année d’écoles d’art et d’illustration. Les petites maisons sont attentives aux nouveaux talents. Certains jeunes décident aussi de s’autoproduire et de tenter l’aventure de leur propre édition. D’autre part le coût de production d’un livre augmente peu depuis plusieurs années ; les fabrications se font de plus en plus à l’étranger. Après les Italiens, les Espagnols, les Polonais, les Slovaques, les Libanais… Les imprimeurs Chinois ont attaqué en force cette année sur le salon.

– Et le livre électronique ?

XA – Le livre électronique ou les applications du papier électronique, dont on parle beaucoup et qui désormais fonctionne, vont constituer des outils prodigieux puisqu’on pourra avoir sa bibliothèque entière — ou presque — dans l’espace d’un seul livre avec un accès technique beaucoup plus rapide et pratique qu’avec un portable. Le plaisir sera-t- il le même ? Probablement pas pour notre génération mais les enfants qui naissent avec un ordinateur dans leur berceau trouveront ce mode de lecture tout naturel. Le beau livre restera sans doute longtemps sous sa forme papier, l’album jeunesse aussi, du moins pendant un certain temps.

Ce passage au virtuel va entraîner bien sûr une vraie révolution en matière d’édition-diffusion-distribution. Toute la chaîne, depuis la forêt (qui elle sera gagnante) jusqu’au libraire traditionnel va s’en trouver affectée comme le furent les moines copistes et les gratteurs de peaux de veau en 1500, lors de la révolution de Gutemberg. Certainement alors une catastrophe économique et un bouleversement mental pour tous les intervenants des métiers du manuscrit.

Avec la généralisation du livre électronique restera-t-il même des éditeurs ? Ceux qui proposent à compte d’auteur un espace sur un serveur internet aujourd’hui sont -ils encore des éditeurs quand ils se contentent de « mettre dans le tuyau », souvent sans autre choix ni travail éditorial, les manuscrits financés par leurs auteurs ?

Les nouveaux éditeurs virtuels seront de plus en plus soumis au marché médiatique ? Le livre quel que soit son aspect restera de l’écrit. L’écrit comme expression de la pensée n’est pas en péril (même si souvent on peut s’interroger sur ses nouvelles formes aléatoires qui peuvent rendre la communication difficile entre les générations). Ce sont les moyens de transmission qui évoluent. Le vrai problème, me semble-t-il, dans un foisonnement de productions sera celui de la médiatisation du produit avec pour unique finalisation l’accélération de sa vente.

On connaît les menaces qui se précisent si la loi Lang est rapportée. En supprimant la spécificité culturelle du livre, on le jetterait dans la foire d’empoigne du commerce tout libéral et le dumping pratiqué par les plus grosse structures au détriment des plus petites. On a la certitude qu’à terme, comme le disque, ce sera la disparition — peut-être souhaitée ? — de la diffusion, de la librairie et de l’édition indépendante. Comment des éditeurs comme nous pourraient-ils se battre face à des géants de la distribution qui nous demanderont des remises de plus en plus importantes alors que nous n’aurons ni les moyens ni la puissance médiatique pour toucher le grand public et pouvoir accéder à des économies d’échelle sur de gros tirages ? D’ailleurs notre vocation, comme beaucoup d’éditeurs et d’ouvrages, n’est pas de faire des best-sellers, bien que nous n’en refuserions pas de temps en temps.

On pourrait alors penser que notre avenir se trouve dans le livre électronique. Mais il subira les mêmes dictats de la médiatisation. On le voit avec la prolifération des blogs, très gratifiante pour les émetteurs mais finalement assez vaine et introduisant souvent une pseudo-communication et une surcharge d’informations non contrôlées inutiles.

La nouvelle édition de masse appartient et appartiendra de plus en plus au monde du marketing et de la communication. L’écrit virtuel, comme la presse deviendra un substrat pour faire pousser la publicité de produits de grande consommation. Le livre lui-même ne coûtera plus rien (comme le disque piraté), juste quelques octets à transmettre comme de la musique mais avec des frais de production souvent bien moindres. L’éditeur dans son acception traditionnelle sera quasiment absent. On peut facilement imaginer la nouvelle chaîne du best-seller où l’on cherchera en vain l’éditeur virtuel : sondeurs et chargés d’étude produit en fonction de la demande potentielle ou de celle que l’on créera — agents rabatteurs d’auteurs bookables — profileurs — coachs d’écrivains et nègres assimilés — auteurs médiatiques aux ordres du marketing — mediaplanners — publicitaires du téléachat avec intensification de communication publicitaire, surtout la télévision sur écran et portables — organisateurs de shows littéraires ou non, sponsorisés — renfort des médias sur le net et papier (s’il en reste) qui seront sans doute tous gratuits et appartiennent déjà aux maisons d’édition – netmarketing par spams ciblés — acte d’achat final par une vente en ligne à prix très réduit à télécharger sur internet ou distribution gratuite avec des publicités toutes les 10 pages, ciblée sur le profil du lecteur selon ses préférences repérées par ses choix sur internet ou les relevés de sa carte de crédit et finalement… finalement effacement du fichier d’un clic, Et au suivant ! La mémoire du i-book n’aura pas besoin d’être très importante !

Pour qu’une œuvre émerge et soit visible, sinon lisible, dans un monde de zapping généralisé, il faudra tenir les clefs d’une médiatisation massive, coûteuse et très rapide, trustée par les grands éditeurs.

– Et le plaisir de lire ?

XA — Le plaisir de lire dans tout ça ? Je souhaite qu’il demeure et s’intensifie, pourquoi pas, mais c’est peut-être un vœu pieux car mille autres sollicitations ludiques occupent déjà nos loisirs. Mais s’inventeront aussi des contre-feux car certains auteurs n’accepteront pas d’être de purs produits marketing, fabrique d’écriture pour les moutons consommateurs.  Pour être honnête il faut voir aussi l’aspect positif de cette évolution. Nous sommes en train de vivre un vieux rêve de la Renaissance. Permettre à chacun d’avoir accès à toute la connaissance accumulée depuis les origines de l’humanité. Avec la mise en ligne, à terme rapproché, de l’ensemble des œuvres du domaine public, avec des banques de données comme Gallica 1 et 2, Google, les fonds des archives et bibliothèques internationales petites et grandes et bien d’autres fournisseurs de bases de données plus segmentés qui se créent chaque jour, chacun devient un Pic de la Mirandole, humaniste qui se targuait de posséder toute le savoir de son époque.

Aujourd’hui le net, par ses contributions venues de partout — avec essais et erreurs — et souvent gratuites, met à la portée de « l’honnête homme » la plus gigantesque bibliothèque encyclopédique, littéraire et ludique que l’on puisse imaginer.  L’aventure ne fait que commencer qui n’a pas fini de nous bouleverser ; on en reparlera dans un siècle…


41, avenue de la Vendée  85180 Le Château D’Olonne

Tél. 02 51 21 51 38  – Fax 02 51 21 14 10

www.dorbestier.com

Le magazine en ligne RICOCHET est le centre International d’Etudes et portail européen sur la Litterature de Jeunesse : ressources sur les oeuvres, les auteurs, les illustrateurs… www.ricochet-jeunes.org/

Un commentaire sur “Livres électroniques et éditeurs virtuels ?

  1. contesarebours
    18 octobre 2008

    Estimant que l’édition imprimée actuelle représente désormais un frein à la création originale car elle favorise la book-reality au détriment des vraies nouveautés potentielles, après observation, synthèse, réflexion et plan de travail serré, j’ai lancé d’initiative sur le Net mon second roman spécialement REformaté pour ce média. Les soixante chapitres en deux volumes seront mis en ligne sous forme de feuilleton-séquences de trois nouveaux chapitres chaque fois, illustrés d’iconographies couleur et avec fond sonore, le tout en création originale. L’opération se déroulant depuis le 10 octobre 2008 et durant six mois en tout, j’engage sans cesse les internautes à en diffuser la nouvelle dans leurs réseaux. La programmation de mon plan de diffusion cible des groupes NON PROFESSIONNELS MAIS TRES COMMUNICANTS, la preuve : en moins de quinze jours, j’en suis déjà à plus de SIX MILLE téléchargements à travers le monde ! ! ! j’y ajouterai ensuite au fil des livraisons un plan progressif de fidélisation avec des concours en rapport avec les chapitres déjà lus et un partenariat très pointu des « lecteurs fidèles » à la promotion web-perconnalisée auprès d’autres lecteurs potentiels. Enfin, analysant le lectorat spécifique qui se précise au fil des mails, j’affine la méthode permettant d’en amener dans six mois un pourcentage intéressant à ACHETER le dernier chapitre où l’on révèle le pot aux roses … avec un paquet de bonus en prime ! Et que l’édition-papier continue à abreuver l’étalage de ses biographies à la con ne me dérange personnellement plus du tout : je me marre car ils ont raté là un vrai pactole … Alors qu’il n’y a plus que cela qui les intéresse, contrairement à l’auteur qui préfère être lu avant tout ! VOIR http://contesarebours.wordpress.com

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